Cela faisait un petit bout de temps que je n’avais posté de nouvelles réalisations dans le domaine de l’enluminure, tant nous étions absorbés, Goscelin et moi, dans des considérations plus techniques sur les outils et le mobilier des enlumineurs. Nous avons tout récemment repris notre courage à deux mains pour terminer chacun nos miniatures en cours, débutées lors d’un stage avec Renaud Marlier. Il s’agit de deux enluminures de grandes dimensions, issues d’un ouvrage du dernier quart du XIIIe siècle (terminé en 1285) : Le Livre d’images de Madame Marie (conservé à la Bibliothèque nationale sous la côte Nouvelle acquisition française 16 251).
A la recherche de Madame Marie…
Ce manuscrit se compose uniquement d’enluminures en pleine page (179
x 132 mm), illustrant des scènes de la vie du Christ puis de vies de saints. Le seul texte est une courte légende en dessous de chaque texte. A l’origine, le codex comportait 90 enluminures,
contre 87 aujourd’hui. Il s’agissait sans doute d’un ouvrage destiné à accompagner son commanditaire dans ses prières, montrant par là-même l’importance des images religieuses dans les dévotions
personnelles d’une riche laïque. De cette dernière nous ne connaissons que le prénom, Marie. Selon Alison Stones, il pourrait s’agir de Marie de Rethel (morte en 1315), dame d’Enguien, qui
vécu à Mons qui faisait alors partie du comté du Hainaut et du diocèse de Cambrai. Pour Andreas Bräm, il s’agirait plutôt de Marie de Gavre, cistercienne de
Wauthier-Braine près de Nivelles, également dans le diocèse de Cambrai.
Si l’identité de « Madame Marie » reste incertaine, un colophon fort intéressant nous permet d’identifier l’un des
deux peintres qui oeuvra pour ce manuscrit et de le dater : « Icis livres ici finist. Bone/ aventure ait qui lescrist/ Henris ot non lenlumineur/Deix le gardie de seshonneur/ Si fu
fais lan m-cc-iiii xx-et v. ». Ce maître Henri est à rattacher un atelier d’enlumineurs dont l’activité se situe entre 1268 et 1291 dans le nord. Le second enlumineur, qui réalisa la
majeure partie des images, est quant à lui anonyme. Le style des enluminures emprunte à la fois ses influences à la France, à l’Empire et à l’Angleterre et la présence de saints locaux (Gertrude
de Nivelles, Waudru, Lambert, etc.) réaffirme l’appartenance de ce manuscrit au diocèse de Cambrai.
Réalisations :
De notre côté, nous avons choisi
deux enluminures portant sur des sujets plus universels : une scène de la vie du Christ pour ma part (L’épiphanie, folio 25v), et la Charité de saint Martin (folio 89) pour Goscelin. Voici
les originaux:
La dimension des miniatures est identique à celle du codex original, ce qui est très agréable pour traiter les détails. Nous avons décidé dès le départ de ne pas uniformiser nos réalisations, afin de percevoir le style de chacun. C’est ainsi que, par exemple, nous n’avons pas utilisé les mêmes pigments pour les aplats bleus du fond des enluminures.
L'Epiphanie
:
La charité de saint
Martin:
Bibliographie :
Alison Stones, Le livre d'images de Madame Marie - reproduction intégrale du manuscrit Nouvelles acquisitions françaises 16251 de la Bibliothèque nationale de France avec traduction et commentaires, Editions du Cerf (Paris), 1997.
Andreas Bräm, Das Andachtsbuch der Marie de Gavre, Paris, Bibliothèque nationale, Ms. nouv. acq. fr. 16251 : Buchmalerei in der Diözese Cambrai im letzten Viertel des 13. Jahrhunderts (Wiesbaden) – 1997
Profitant de la période estivale, du soleil et de
la verdure, nous avons quitté Metz pour la Haute-Marne et la vallée de la Fensch, afin de découvrir les joies des campements. Laissant notre atelier d’enlumineurs à l’abri de l’hygrométrie
plutôt fluctuante des toiles de tente, nous avons vaqué à diverses occupations lors de deux week-ends bien loin des murs protecteurs de notre bonne république messine.
Le premier campement avait lieu à La Mothe-en-Bassigny, à la frontière entre la Lorraine et la Haute Marne. Jadis, sur cette colline, s’élevaient des fortifications, que Richelieu et le temps se sont alliés pour détruire. C’est sur le point culminant que nous avions installé tentes et matériels divers, redonnant vie pour 2 journées à ce que avait été une cité très animée. C’est jusque tard le soir, et grâce à l’alchimie entre un ciel particulièrement étoilé et un vin de mûres des plus fameux que nous avons veillé autour du feu de camp, devisant sur le monde. Le lendemain, je me suis attelé à ourler un voile en étamine de laine qui me servira de coiffure tandis que Goscelin s’essayait au tir à l’arbalète et à l’explication de l’usage des insignes de pèlerinage. Ce fut un bien beau week-end, où nous avons pleinement profité de l’isolement du campement au milieu d’une nature magnifique !
C’est avec plaisir que nous avons fait tente commune avec Lydie, la copiste, afin de présenter ensemble les
métiers du livre à l’époque médiévale. J’ai pu longuement m’entraîner à dessiner à la plume d’oie, en m’inspirant des carnets de Villard de Honnecourt tandis que Goscelin s’attelait à la peinture
de la future enseigne de notre atelier. Une journée ensoleillée, un afflux de visiteurs intéressés et une multitude de projets ; c’est sur ces notes optimistes que s’est terminée notre
saison 2009.
Pour la 3eme année consécutive nous sommes allés, Goscelin et moi, prêter main-forte sur le chantier médiéval de Guédelon. Il s’agit pour nous d’une coupure annuelle dans notre quotidien et d’un court retour à la nature, bref un vrai dépaysement. Mais cet été, ce séjour a été plus intense et plus magique encore qu’à l’accoutumée : nous avons fait de superbes rencontres et assisté à des moments merveilleux, sans aucun temps mort et dans la bonne humeur.
Tout à commencé de façon assez inhabituelle : par une approche aérienne du site, en passagers de l’avion de Florent (dont voici le blog) : émergeant au cœur de la verte forêt de Puisaye, le chantier s’est soudain révélé à nous. Même si nous savions que désormais une partie du logis était couverte, la masse du château et de son toit de tuile vus du ciel a été très impressionnante. Et l’expérience de voir le chantier dans sa globalité en un seul coup d’œil était merveilleuse !
Ce n’est que le surlendemain que nous avons intégré l’équipe des bâtisseurs et retrouvé avec bonheur de nombreux oeuvriers. Puis c’est le moment de découvrir
l’avancée des travaux : en haut du grand degré, s’ouvre la porte vers la « camera ». Cette chambre seigneuriale d’apparat a presque fini d’être couverte de
tuiles, et c’est un sentiment indescriptible que l’on éprouve en observant, assise sur le coussiège en calcaire
de la fenêtre géminée, la lumière éclairer les murs qui se perdent dans l’obscurité de la haute charpente de chêne. Après cette entrée en matière, je retourne à mon univers favori : le
village des essarteurs avec ses petites maisons de bois et de torchis. J’y fais connaissance avec Pyla, qui, grâce à un bon contact avec le public, anime très efficacement l’atelier du petit
teint durant la période estivale. Tout au long du séjour nous nous échangerons des informations et des techniques : entre autres, elle sur la teinture et moi sur le sur le tissage au carton
et au fingerloop.
Plus tard dans la journée, je ferai la connaissance de Jean-Pierre, menuisier et artiste, qui vient de transférer son atelier dans le village. Intéressé par ma fusaïole en terre cuite (cadeau de mon frère Guillaume), il me fait le plaisir de me fabriquer un axe adapté. Le résultat est clair : malgré ses vénérables 600 ans, elle fonctionne à merveille ! Pendant ce temps, Goscelin, toujours passionné par le travail du bois, retrouvait les bûcherons dans la maison toute neuve qu’ils habitent désormais, celle-là même que nous avions contribué à fabriquer deux ans auparavant. Il passera plusieurs jours à fabriquer des tavaillons et à les clouer sur le toit.
Le jeudi soir, une atmosphère
inhabituelle règne sur le chantier alors que nous convergeons tous vers la cour du château. Une fête se prépare : un délicieux repas médiéval a été préparé dans la cuisine du château par
Françoise et Max et le groupe de musique médiévale Krless animera de sa musique entraînante cette jolie soirée d’été. A la tombée de la nuit, et après avoir goûté à chaque plat de ce succulent
dîner dans la cour du château (ah…les arboulastes, les terrines, les pastés, les confits de gésiers, les poulardes, les darioles,…j’ai faim rien qu’en y repensant), de joyeuses farandoles se
forment au rythme de la vielle et du chalumeau.
Puis vient un moment magique : Goscelin et moi allons arpenter le château à la lumière des bougies et au son des musiciens, sous une lune éclatante. Les grandes pièces et les couloirs de pierre, vides de visiteurs, deviennent intimes et mystérieux. Le chantier prend alors une tout autre dimension, quasi-féerique.
C’est encore émerveillés par la
soirée de la veille que nous entamons notre avant dernier jour de ce séjour. Ce jour-là, je vais faire la connaissance de Christian, auteur d’un blog qui suit mensuellement la progression du chantier et raconte les petites et les grandes histoires de ce projet, venu pour
faire un reportage photographique. Goscelin, toujours à la recherche de nouveaux métiers du bois, aide Jean-Pierre à l’atelier de menuiserie. Le soir, il me montrera le résultat de ses
efforts : un métier à tisser à cartes tout neuf !
L’après-midi, je change complètement de métier : je deviens ouvreuse. Il s’agit d’accompagner Bruno, le charretier, menant Idole, la jument percheronne dans leurs
nombreux déplacements sur le site (transport de pierres, de tavaillons, etc…). Placée en amont de
l’attelage je dois demander aux visiteurs de s’écarter du passage du tombereau et de ne pas
approcher de la jument. La journée animalière ne s’arrête pas là : le soir, Goscelin et moi
avons la tâche les animaux de la basse-cour, mêmes si ces derniers ne l’entendent pas de la sorte, en particulier les oies qui ont passé leurs journées à m’observer tisser et à mâchouiller de la
laine. Après dix minutes de course poursuite haletante dans le village, les gallinacés réintègrent le poulailler, sous le regard médusé des ânes paissant paisiblement à proximité.
Au dernier jour, tandis que Goscelin découvre que tailler une poutre à la doloire n’est pas un exercice de tout repos, je me prépare à une journée au cœur même du château : dans la cuisine. Cette année, elle est devenue fonctionnelle et est de temps à autre investie par Françoise et Max qui montrent la façon de cuisiner au XIIIe siècle. Il me faudra prendre connaissance du matériel avant de m’y mettre (de nombreuses reproductions de poteries archéologiques sont utilisées), puis Françoise m’apprend à confectionner un « gasteau » aux fruits de saison. Mais d’autres surprises suivront tout au long de cette merveilleuse journée gastronomique. Max, le boulanger, m’apprendra même comment faire du pain et le cuire dans le four du château. Cette journée sera une des plus mémorables du séjour, tant j’y ai appris dans un domaine que j’ignorais complètement, et dans une excellente ambiance. C’est plein d’enthousiasme et de hâte de revenir l’an prochain que nous avons quitté le chantier, mettant fin à ce grand moment de dépaysement.
Quelques liens:
Des ateliers monastiques aux ateliers laïcs :
A partir du début du XIIIe siècle, la production de manuscrits connaît
un formidable essor dans tout l’Occident et quitte peu à peu les ateliers monastiques pour s’installer dans des ateliers urbains, dirigés par des laïcs. Cette profonde mutation s’explique d’une
part par la création, dans les 1eres décennies du XIIIe siècle, d’universités qui sont grandes consommatrices de manuscrits divers (ouvrages techniques, juridiques, religieux, œuvres antiques,
etc.). C'est en effet autour des ces lieux d’enseignement que se développent de nouvelles structures de production : des manuscrits de référence servaient ainsi aux étudiants et aux
professeurs pour l'enseignement de la théologie et des arts libéraux (système de la pecia). Le développement du commerce et de la bourgeoisie entraîna également une demande de textes spécialisés
ou non (droit, histoire, romans, etc.). Et c'est à cette époque que se développent les lettres en langue vulgaire (poésie courtoise, romans, etc.). Le métier de
libraire prit en conséquence une importance de plus en plus grande. Dans les villes, la promotion des laïcs (qu’il s’agisse de la petite noblesse, de la bourgeoisie ou de la classe des
marchands), va de pair avec le développement de l’instruction. On note l’apparition d’une vraie curiosité intellectuelle chez les nobles et les bourgeois, qui s’accompagne de l’émergence de la
piété individuelle. Ceux-ci commandent donc des livres d’heures, vies de saints et œuvres laïques. Enfin la naissance dela littérature courtoise (cycle du Graal , le Roman de la rose, les lais de
Marie de France, etc.) renouvelle l’attrait pour la littérature profane.
Ces différents facteurs favorisent, dans les villes universitaires, la création d’ateliers
d’artisans du livre, regroupés dans la même rue : ainsi, à Paris, les copistes, enlumineurs, parcheminiers, relieurs et libraires se rassemblent dans la « rue des Escrivains »,
proche de Saint-Séverin ou dans la rue Erembourg de Brie, créée en 1250. Peu à peu, au cours du XIIIe siècle, ce modèle d’ateliers et ce modèle regroupement géographique se répandent sur tout le
territoire, dans les villes influentes, comme Metz, qui donne naissance à un important centre artistique, point de passage des techniques artistiques de l’Ile de France vers l’Est de
l’Europe.
Une affaire de famille :
La structure de ces ateliers
du livre est semblable aux autres « métiers », avec un maître, des compagnons et des apprentis. Certains artisans, à l’image de Jean Darainnes qui était copiste, enlumineur et relieur à
Paris dans la 2nde moitié du XIIIe siècle, cumulaient les métiers. Néanmoins il semble que la famille soit l’unité de production de base : il n’est pas rare, dans les
relevés de taille, de voir la mention de l’épouse du maître et de ses enfants travaillant à l’atelier. De nombreux noms de femmes « enlumineresse » nous sont parvenus pour Paris, comme
Marguerite de Sens, Aaliz de Lescurel, etc. Pourtant nous ignorons tout de leur formation professionnelle : rares sont celles ayant fait un apprentissage chez un maître. Il semblerait que
ces femmes aient appris leur métier dans leur famille, que ce soit chez leur père ou chez leur mari. Certaines reprirent l’atelier à la mort de leur époux comme Ameline de Berron ou Jehanne de
Montbaston, à Paris également. Cette dernière est un personnage particulièrement intéressant puisque d’aucuns s’accordent à identifier le couple d’enlumineurs d’un bas de page du manuscrit BNF
Fr. 22526 comme étant Jehanne et son mari Richard, artisans parisiens de la 1ère moitié du XIVe siècle.
Cette représentation d’enlumineurs au travail permet de voir les différents stades de la production
de manuscrits, la répartition du travail (préparation des pigments, réalisation des grandes initiales ou des rubriques) et donne un aperçu de l’organisation spatiale de l’atelier (chaque
personnage est assis à un lutrin individuel et les pages achevées sont mises à sécher sur des tiges suspendues en hauteur).
Metz, un
important centre de production de manuscrits :
La renommée de Metz comme centre de production de prestigieux manuscrits remonte à l’époque carolingienne et au célèbre Sacramentaire de Drogon, réalisé pour l'usage personnel de Drogon, fils de Charlemagne et évêque de Metz au IXe siècle.
Lien vers une version feuilletable du Sacramentaire de
Drogon
Une autre période faste pour
la réalisation de manuscrits princiers est la première décennie du XIVe siècle. En effet, c’est à cette époque que six luxueux manuscrits sont commandés à destination de la famille de Bar,
importants feudataires de l’Est. Quatre manuscrits liturgiques extrêmement ornés sont destinés à Renaud de Bar, évêque de Metz de 1302 à 1316. Pour faire face à cette importante commande, la
réalisation des manuscrits aurait été répartie entre 5 ateliers installés à Metz, regroupant des enlumineurs locaux, parisiens et même anglais. Il semble que ces artisans se soient installés à
proximité du cloître du chapitre-cathédral, probablement vers la rue Taison.
Pontifical de Renaud de Bar: Consécration et bénédiction
d'une église.
Dans la lignée de ces magnifiques
volumes réalisés pour la famille de Bar, ornés de lettres historiées en or et en couleur, de filets, d’arabesques et de grotesques, d’autres manuscrits voient le jour dans la cité, comme les Très
Riches Heures de Metz (BM 1588), qui est un psautier-livre d’heures réalisé entre 1300 et 1310 et destiné à être un objet de dévotion personnelle pour une femme d’un rang très élevé. Ces précieux
volumes sont autant de preuves de l’importance de Metz dans la diffusion vers l’Est de l’Europe des formules du style gothique de l’Ile de France.
Bases de données de manuscrits
messins du début du XIVe siècle:
Pour le Bréviaire d'été de Renaud de Bar: la Base Enluminures (aller dans Verdun, manuscrit
107)
Pour le Bréviaire d'hiver du même évêque: la base de la British
Library.
Pour le Pontifical : la Base du Fitzwilliam Museum, manuscrit 298.
Les Très Riches Heures de Metz (BM 1588) : manuscrit feuilletable sur le site de Bibliothèque de
Metz
Bibliographie :
Winter, P. de . Une Réalisation exceptionnelle d'enlumineurs français et anglais vers 1300: Le Bréviaire de Renaud de Bar, Évêque de Metz, Actes du 103e Congrès national de Sociétés savantes 1978, Paris, 1980, 27-62.
Davenport, S.K. Manuscripts Illuminated for Renaud de Bar, Bishop of Metz (1303-1316), Ph.D. Thesis, University of London, 1984.
House R., Illerati et Uxorati : manuscripts and their makers – Commercial book producers in medieval Paris, 2000.